Les fins dernières – résumé du P. de Blignières par M. l’Abbé C. Debris

Les fins dernières

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L’eschatologie est la partie de la science théologique consacrée aux choses qui arrivent en dernier (eschaton en grec : traité De Novissimis en latin). Elle renvoie à l’anthropologie (la création de l’homme avec une âme immortelle), à la christologie (le Christ s’est fait homme pour nous racheter du péché et nous diviniser) et la morale (nous sommes récompensés de nos vertus, punis de nos vices).

Nous étudierons le passage, la mort, avec le jugement particulier puis général et la fin qui est parfois manquée (enfer) ou atteinte (retardée ou immédiatement : purgatoire et paradis).

La mort

Immortalité de l’âme

L’homme moderne s’étourdit par le divertissement pascalien pour ne surtout pas penser à sa mort. Déjà on pratiquait l’hédonisme aveugle volontaire dans l’Antiquité : « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons ! » (Is 22, 13), le Carpe Diem, quam minimum credula postero = Cueille le jour présent sans te soucier du lendemain (jouis du jour présent) d’Horace.

La mort détruit le composé âme/corps qui caractérise la nature humaine. Les deux n’existent que l’un pour l’autre ici-bas. La mort fait donc l’œuvre inverse de la naissance (nature > natus). L’homme même par la philosophie comprend la mort comme la conséquence d’une faute dont il est coupable : le péché originel. Le Chrétien sait que « la mort est le salaire du péché » (Rm 6, 23).

Le matérialiste croit erronément que tout disparaîtrait avec la mort, refusant l’immortalité de l’âme globalement acceptée par les philosophes (Platon et Aristote). Mais le rituel d’ensevelissement, qui distingue notre espèce humaine des animaux, montre que l’homme considère que quelque chose demeure. Dieu a révélé ce point pour éviter toute ambiguïté car après la chute la raison est blessée. L’âme est immortelle car elle un principe simple, qui subsiste par lui-même. Elle ne dépend du corps que pour les images soutenant sa pensée mais pas pour saisir l’être de toutes les essences du monde physique, aussi incorporelles.

L’homme occupe les confins entre le corporel et le spirituel, le temporel et l’éternel ! L’âme séparée de son corps après la mort sort du temps continu pour entrer dans l’éternel présent des esprits, l’ævum ou éviternité, qui comme eux a un début mais pas de fin. Là ils se voient intuitivement et connaissent Dieu, auteur de leur nature, comme dans un miroir. Elle pénètre aussi un temps discontinu qui mesure ses pensées et affections successives dans des instants spirituels suivant les idées acquises dans sa vie et infusées par Dieu.

Jugement particulier

L’âme à sa mort est figée dans l’état dans lequel elle se trouvait alors qu’elle pouvait jusque-là en changer, étant avant in via (état de voie). Avant elle méritait par ses actes bons une récompense et une peine pour ses actes mauvais. Elle passe in termine (état de terme) où on ne peut plus mériter ni démériter. Dieu prononce son jugement en cet instant même. « Ce théâtre évanoui, il ne sera plus possible de mériter des couronnes. Maintenant c’est le temps de la pénitence, alors ce sera le temps du jugement » (S. Jean Chrysostome, Homélie sur la pénitence 9). Il faut réfuter ici une opinion hérétique mais répandue sur l’option finale au moment de la mort ou juste après. Chacun demeure là où il était parvenu. Les bienheureux sont confirmés dans le bien et impeccables, les damnés obstinés dans le mal et incorrigibles : « Qu’un arbre tombe au nord ou au midi, là où il est tombé, il restera » (Qo 11, 3). En effet, l’âme séparée, connaissant comme les purs esprits (Dieu, anges et démons) s’immobilise définitivement dans son choix initié par le dernier acte de sa vie terrestre.

Les damnés ne sont pas instruits pratiquement par leur malheur : ils voudraient ne pas souffrir, mais ils ne veulent pas revenir vers Dieu, la seule voie possible étant celle de l’humilité et de l’obéissance… qu’ils refusent farouchement ! Ils ne regrettent pas leurs péchés comme des fautes, ce en quoi consiste le vrai repentir ; mais ils les regrettent seulement en tant qu’ils sont la cause de leur peine, ce qui est un simple remords, qui les laisse dans la révolte.

On meurt finalement comme on a vécu.  « Malheur à celui qui ne veut faire pénitence qu’à la mort ! Sa conversion se ressentira de sa faiblesse, dit saint Augustin : Poenitentia quæ ab infirmo petitur, infirma est (la pénitence demandée par un malade est infirme) » (S. Alphonse de Ligori, Considérations sur les vérités éternelles, n°6).

Le jugement a lieu aussitôt après la mort (Benoît XII et concile de Lyon II, 1274) par le Christ (« il nous faudra tous apparaître à découvert devant le tribunal du Christ, pour que chacun soit rétribué selon ce qu’il a fait, soit en bien soit en mal, pendant qu’il était dans son corps » 2 Co 5, 10 ; Jn 5, 22). Son exécution est immédiate (parabole de Lazare et bon larron en Lc 16, 19 ; 23, 43). L’âme a une claire vision de la justesse de la sentence et de l’humanité de son Juge.

À la fin des temps

Résurrection des morts

Le credo affirme la résurrection de la chair : qui n’y adhère pas (et les sondages sont effarants même chez les prétendus croyants) n’est pas chrétien. « S’il n’y a pas de résurrection des morts, le Christ non plus n’est pas ressuscité. Mais, si le Christ n’est pas ressuscité, vide alors est notre message, vide aussi votre foi » (1 Co 15, 13-14). Révélé progressivement (cf. Jb 19, 26 ; Dn 12, 2 ; 2 M 7, 9-14), ce mystère est clairement affirmé par le Christ : « En vérité, en vérité, je vous le dis, l’heure vient, et c’est maintenant, où les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui l’auront entendue vivront. […] Oui, telle est la volonté de mon Père, que quiconque voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour » (Jn 5, 25 et 6, 40).

Cette résurrection est convenable pour 3 raisons :

  • « il est contraire à la nature de l’âme d’être sans son corps. Or ce qui est contre nature ne peut pas durer toujours » (Summa Contra Gentiles, 4, 79). L’incorruptibilité n’était pas naturelle à l’homme, être composé dont les éléments doivent se désagréger. Mais cette incorruptibilité était naturelle : « en tant que rapportée à sa fin : que la matière soit proportionnée à sa forme naturelle [l’âme immortelle], qui est sa fin. […] Si l’on considère la manière dont la nature humaine a été instituée [par Dieu], la mort est comme un accident qui arrive à l’homme à cause du péché. Or cet accident est supprimé par le Christ, qui, par sa passion, a détruit la mort en mourant » (SCG 4, 81).
  • La deuxième raison est morale : c’est la justice de Dieu. Combien de méchants meurent sans avoir subi les peines dues par leurs péchés et de bons sans avoir reçu les récompenses méritées par leurs vertus ? Il est donc nécessaire que les âmes soient de nouveau unies à leurs corps pour que ces instruments pour le bien comme pour le mal, partagent avec les âmes les récompenses ou les punitions méritées.
  • « Le bonheur, c’est la perfection ultime de l’être qui est heureux […]. Or l’âme séparée du corps est d’une certaine façon imparfaite, comme l’est toute partie hors de son tout » (SCG 4, 79). À la résurrection, le corps entre, selon son mode, en participation de la béatitude que l’âme du bienheureux possède déjà.

On discute encore si mourront ceux qui vivront la Résurrection générale au dernier jour, retour glorieux du Christ (Jn 6, 39 et 1 Th 4, 16). S. Thomas d’Aquin, les pères latins et S. Cyrille d’Alexandrie étant plutôt pour la mort. Ils entreront dans l’incorruptibilité par l’influx de la résurrection du Christ, mais « ceux qui ont fait le bien sortiront pour ressusciter et vivre, ceux qui ont fait le mal, pour ressusciter et être jugés » (Jn 5, 29).

Jugement général

Il convient que les conséquences sociales du bien et du mal que chacun aura fait – et qui ne s’arrêtent qu’avec la fin de l’histoire humaine – soient reconnues par tous, et qu’elles reçoivent leur juste rétribution. Il faut que soit rétablie la vérité sur chaque homme dans ses rapports avec les autres, que soient réparés l’honneur bafoué et la vertu méconnue des justes, que soient démasqués les réputations abusives et les vices insoupçonnés des mauvais. Il faut que, publiquement, des récompenses soient attribuées aux justes et des châtiments aux mauvais, aussi selon le corps avec lequel ils ont fait le bien ou le mal à la vue de leurs semblables. Il faut enfin que soit rendue manifeste à tous la sagesse de la providence divine, qui ordonnait les souffrances des bons à leur progrès et tolérait la prospérité des méchants pour qu’ils exercent les bons.

On ignore absolument quand aura lieu la Parousie (Mt 24, 36). Toutefois la Tradition reconnaît habituellement des signes avant-coureurs dont la prédication de l’évangile moralement réalisée dans le monde entier (Mt 24, 14) ; l’entrée dans l’Église de « la plénitude des juifs » (Rm 11, 12) ; des persécutions culminant dans celle de l’Antéchrist et entraînant l’apostasie de beaucoup (2 T h 2, 8). Les catastrophes cosmiques sont soit réels soit symboliques. S. Pierre évoque une conflagration générale où l’ancien monde sera purifié et rénové par le feu (2 P 3, 10). L’Église réprouve le millénarisme qui prévoit un triomphe temporel du Christ pour 1.000 ans (cf. Catéchisme de l’Église Catholique 677).

La dernière partie du discours eschatologique (cf. Mt 25, 31-46) décrit de façon impressionnante que la mesure de notre jugement sera celle de l’exercice concret de l’amour de Dieu, dans le « viatique » de nos frères, faibles et sans défense. On a aujourd’hui complètement perdu le caractère de tension de ce désir du retour du Christ qu’avaient les générations anciennes : « Viens, Seigneur Jésus ! » (Ap 22, 20).

L’enfer ou la fin manquée

Croire en l’enfer éternel est requis de foi

Il existe dans l’au-delà un juste châtiment pour ceux qui meurent en état de péché mortel. L’éternité de la peine est une sanction, pleinement efficace, de la loi naturelle et vient de la nature même du péché mortel. Sa gravité comporte une certaine infinité, à cause de la dignité infinie de Celui qui est offensé. Ne requiert-il pas, selon la sagesse divine, pour son pardon, la mort d’un Homme-Dieu (ST III, 1, 2, ad 2) ? Et ce péché comporte un choix délibéré et de soi définitif. La volonté du damné se bloque volontairement dans un « état d’auto-exclusion définitive de la communion avec Dieu » (CEC 1033). Le Christ fit ces révélations à S. Catherine de Sienne : « Aussi je veux que tu saches ce qui arrive à l’instant de la mort à ceux qui, pendant leur vie, se sont mis sous la seigneurie du démon – (…) volontairement (…). Ceux-là n’attendent pas un autre jugement ; mais eux-mêmes sont leur juge avec leur propre conscience, et c’est en désespérés qu’ils se précipitent dans l’éternelle damnation. Ils se cramponnent à l’enfer par la haine » (Dialogue, ch. 43).

Croire que l’enfer serait vidé à la fin des temps (apocatastase d’Origène condamné en DS 411) ou qu’il serait vide (Hans Urs von Balthasar) est contraire à la vérité de foi et n’est en rien « miséricordieux ».

La peine du dam

Pour avoir choisi comme fin ultime quelque chose de créé, l’âme s’est détournée de Dieu et reçoit le dam ou damnation. La peine du dam vaut pour le péché originel. La faute est effectivement proportionnée à la peine et le péché originel a supprimé quelque chose qui était non pas essentiellement dans la nature humaine mais quelque chose de surajouté par la grâce. Les autres peines, sensibles elles, sont dues pour les péchés actuels (App. « Quæstio de pœna originalis peccati » ex II Sent., d. 33, q. II, a. 2). Le pécheur voulait le bonheur, sans limites, mais il hait la loi de Dieu qui lui en montre le chemin. Dieu s’est donc retiré de lui lors de son péché mortel, et le damné se rend compte désormais de cette perte infinie et définitive : « Je ne vous connais pas » dit le Christ à ces réprouvés.

C’est une solitude, une incapacité radicale à aimer, un isolement infini. « Le malheur, l’inconcevable malheur de ces pierres embrasées qui furent des hommes, c’est qu’elles n’ont plus rien à partager » (Bernanos, Journal d’un curé de campagne). C’est aussi un déchirement intérieur entre le vœu profond du bonheur et la haine de la loi d’humilité par laquelle on va à Dieu : « il faut que ne puisse jamais rien obtenir de ce qu’il veut celui qui ne s’est jamais soucié en rien de ce qu’il doit » (S. Bernard, De la considération 5, 25). C’est enfin un endurcissement éternel dans le refus excluant toute amélioration possible pour l’éternité. Dante écrit sur ses portes : « Vous qui entrez, laissez toute espérance » (La divine comédie, Enfer, chant 3, v. 7).

La peine des sens

Le péché mortel comporte : un détournement de Dieu (aversio a Deo), puni par la peine du dam ; et un attachement désordonné aux choses créées comme à une fin ultime ou conversion vers la créature (conversio ad creaturas), punie par la peine du sens. Cette peine, à l’image des créatures, est variée. Comme toute créature sera pour les bienheureux une cause de joie, parce qu’elle aura été pour eux une aide pour exercer l’amour de Dieu et du prochain, ainsi elle sera pour les damnés une cause de tourment, en tant qu’elle aura été l’instrument de leurs fautes contre Dieu et le prochain. Elle comporte la société des démons et des autres damnés, l’horreur du lieu, et, après la résurrection, la douleur dans tous les sens.

Le feu est une peine positive et extrinsèque, non purement spirituelle. Ce « feu » est une réalité distincte de la douleur dont il est la cause. L’âme damnée, avant la résurrection, se trouve comme liée, ligotée à un élément inférieur qui lui impose son lieu qu’elle appréhende comme lui étant nocif (S. Thomas, 4 Sent., d. 44, q. 3, a. 3, qle 3). « Je suis cruellement torturé dans cette flamme », dit le mauvais riche à Abraham (Lc 16, 23).

Comment les âmes séparées, dont l’union au corps a été dissoute par la mort, subissent-elles le châtiment du feu ? Question qui redouble pour les démons qui eux, même à la Résurrection finale ne se verront évidemment conjoint aucun corps. Comment le feu, élément matériel choisi comme instrument de la justice divine contre le pécheur, peut-il agir sur l’âme spirituelle ? Ici l’action du corps sur un esprit n’est pas due à ce type d’union qu’est l’hylémorphisme (l’âme donne vie au corps mais en porte aussi le poids). L’union est d’un autre type, comme celle de l’être qui en meut un autre ou encore de l’être qui est uni au lieu où il se trouve. Or, si le corps peut déterminer un lieu à un esprit, il n’a normalement pas le pouvoir de l’y retenir. C’est la justice divine qui lui donne ce pouvoir de détention, l’empêchant d’aller ailleurs. Le corps « devient par là le châtiment de l’âme, lui interdisant l’exercice de sa volonté, l’empêchant d’agir où elle veut et comme elle veut (…) Saint Augustin dit aussi que, de même que, dans l’homme, l’âme est unie à un corps, malgré leur différence de nature, et en conçoit pour lui un violent amour, de même, unie au feu, comme la victime à son bourreau, elle en conçoit une indicible horreur » (Suppl. 70, 3). Si l’on s’inscrit dans le courant de pensée suivant lequel les démons sont ceux qui ont refusé l’abaissement futur du Fils de Dieu par l’Incarnation, ils seront précisément punis par là même contre quoi ils se rebellaient : le corps qu’assuma le Fils et qu’ils méprisent. Ce feu qui emprisonne les âmes séparées damnées sera complété après le Jugement Dernier d’un feu corporel (Suppl. 97, 5).

Après le jugement dernier, les peines des damnés s’accroissent par la douleur directement sensitive. À la manière d’un buisson ardent, ces corps des damnés ne sont jamais consumés par le feu (S. Cyrille de Jérusalem catéchèse 18, n°19). « Je sentis dans mon âme un feu dont je suis impuissante à décrire la nature, tandis que mon corps passait par des tourments intolérables. […] De plus, je voyais que ce tourment devait être sans fin et sans relâche. […] Dans ce lieu si infect d’où le moindre espoir de consolation est à jamais banni, il est impossible de s’asseoir ou de se coucher, l’espace manque, j’y étais enfermée comme dans un trou pratiqué dans la muraille. Les parois elles-mêmes, objet d’horreur pour la vue, vous accablent de tout leur poids. Là tout vous étouffe ; il n’y a point de lumière, mais les ténèbres les plus épaisses. Et cependant, chose que je ne saurais comprendre, malgré ce manque de lumière, on aperçoit tout ce qui peut être un tourment pour la vue » (S. Thérèse d’Avilá, Vie, ch. 32).

Les damnés à cause de leurs péchés actuels souffriront quant à eux, de multiples manières après la Résurrection finale et aussi dans leur corps. Autant l’âme au Purgatoire ne souffre que la peine du feu (Suppl. 97, 1, ad 2), autant l’âme en Enfer souffre d’autres peines encore. Cela tient à la logique même : ils ont été dispersés en appétant une multitude de biens inférieurs et ils seront donc punis par une multitude de peines. Par exemple, même après la conjonction des âmes à leur corps, les vers sont compris spirituellement comme des remords de conscience mais : « la chair est torturée par le ver spirituel, parce que les souffrances de l’âme rejaillissent sur le corps, ici-bas et dans l’au-delà » (Suppl. 97, 2). Ce rejaillissement en négatif est parallèle au rejaillissement de la joie de l’âme bienheureuse sur son corps. Les pleurs aussi seront présents en tant qu’ils signifient une commotion et un trouble de la tête et des yeux, exprimant une affliction par l’intérieur du corps et pas seulement par l’extérieur. Ils paieront l’ancienne délectation de la faute, qui était dans l’âme et dans le corps (Suppl. 97, 3).

Le Purgagoire

La fin différée

Le dogme catholique enseigne que les âmes de ceux qui décèdent en état de grâce, mais sans avoir expié les traces ou conséquences des péchés, sont purifiées dans le purgatoire avant d’être reçues au ciel comme cela fut clarifié aux conciles de Lyon II en 1274, Florence en 1439 et de Trente entre 1545 et 1563 face aux Orthodoxes et Protestants (in DS 1304, 1820). Cela s’enracine dans l’usage que les Macchabées eurent d’offrir des sacrifices « pour le péché des morts » (2 M 12, 43). Dans l’évangile selon saint Matthieu, Notre-Seigneur parle du péché contre le Saint-Esprit, « qui ne sera remis ni dans cette vie ni dans l’autre » (Mt 12, 32). Enfin, « quant à lui, il sera sauvé, mais comme à travers le feu » (1 Co 3, 15) s’applique à la doctrine du Purgatoire, feu purificateur.

Lorsqu’un homme qui a péché gravement retrouve la grâce, le détournement de Dieu cesse et par suite la peine éternelle est remise. Il reste cependant à expier la peine temporelle due pour le péché, ainsi que l’attachement désordonné à la créature – qui existe aussi dans le péché véniel –, et à éliminer les dispositions défectueuses que l’âme a contractées par le péché. L’âme doit être purifiée de ce qui l’a déformée et souillée, car « rien de souillé ne peut entrer » dans la Jérusalem céleste (cf. Ap 21, 27). On peut ici-bas satisfaire en s’imposant des peines offrent une compensation proportionnée au mal commis. C’est une doctrine logique découlant nécessairement du reste : « Sans quoi, dans l’hypothèse où la peine qui n’est pas accomplie ici-bas ne serait pas accomplie dans le monde à venir, le sort de ceux qui négligent de faire pénitence serait meilleur que le sort de ceux qui en ont le souci » (S. Thomas, de Malo, 7, 11).

La peine du dam et peine des sens

La peine du Purgatoire, parfois appelée aussi du dam alors qu’elle n’est que provisoire, contrairement à l’enfer où elle est définitive, est le retardement de la vision béatifique. L’âme sait que c’est par sa faute qu’elle ne peut pas encore voir Dieu face à face : elle est placée dans la vérité divine qui lui fait comprendre tout dans le détail, les circonstances, ses manquements. Elle adhère donc librement et même joyeusement à sa peine, alors que le réprouvé y répugne. « L’âme qui, se séparant du corps, ne se trouve pas dans toute la pureté où elle a été créée, et qui voit que cet obstacle, qui l’empêche de retourner dans cette pureté et de se réunir à sa dernière fin, ne peut lui être ôté que par les flammes du purgatoire, s’y jette avec d’autant plus d’impétuosité » (S. Catherine de Gênes, Traité du Purgatoire, ch. 7).

La peine des sens se fait à travers un feu purificateur. Que ce feu soit réel ou qu’il s’agisse d’une métaphore pour exprimer une vive souffrance, l’admirable canon de la Messe romaine demande pour les défunts chrétiens « un lieu de rafraîchissement, de lumière et de paix ». Les souffrances du purgatoire sont, pour S. Catherine de Gênes, « des tourments si grands et si terribles qu’il n’y a ni langue qui les puisse exprimer, ni entendement qui ne puisse concevoir la moindre étincelle » (ch. 2). Leur intensité répond à la gravité des fautes, leur « durée » – qui n’est pas le temps de notre terre – au degré de l’affection du pécheur aux fautes. Mais elles sont d’une nature très différente des souffrances de l’enfer, et elles ne comportent ni anxiété, ni horreur, ni impatience. Elles sont au contraire accompagnées d’une paix et d’une joie indicibles. La plus grande consolation est de ne plus pouvoir pécher même véniellement et donc qu’elles s’approchent sans cesse de Dieu par le cours de leur purification.

Les indulgences

Les âmes du purgatoire sont aidées par les suffrages offerts pour elles : par le sacrifice de la Messe, par des prières, des jeûnes, des aumônes, des pèlerinages. Ces âmes sont aussi soulagées par les « indulgences », par lesquelles l’autorité de l’Église puise dans le trésor des satisfactions du Christ et des saints (CEC 1471-78). C’est un effet de l’unité du Corps mystique du Christ, auquel appartiennent les âmes du purgatoire, « l’Église souffrante » : il y a une circulation vivante des fruits des bonnes œuvres.

D’une part, les actions des justes comportent, outre le mérite strict pour eux, un mérite de convenance dont ils peuvent faire bénéficier aussi les âmes des défunts. D’autre part, le fruit impétratoire – l’impétration demande à Dieu des biens en se fondant sur sa seule miséricorde – peut être obtenu par tous. Enfin, le fruit satisfactoire d’une bonne œuvre – la satisfaction compense les peines des péchés déjà pardonnés – est applicable même par les pécheurs, dans les messes et les prières publiques de l’Église, et il est présent dans toutes les œuvres des justes qui ont un caractère de peine (pénitence, expiation, réparation).

Mais Dieu est libre d’appliquer les suffrages comme il lui plaît. Il peut appliquer les suffrages qui ne sont pas utiles à leur destinataire (si celui-ci est damné ou est déjà au ciel), à ceux qui se sont, dans leur vie, rendus dignes de cela, par exemple par leur souci des âmes des défunts.

Personnellement, je ne pense pas que les pauvres âmes du Purgatoire puissent intercéder efficacement tant qu’ils y demeurent, mais seulement après qu’elles en sont libérées et sont admises au Paradis. En effet, elles n’ont pas accès à des connaissances particulières sur la situation des membres de l’Église de la terre, si ce n’est celles qui précédaient leur décès et ou celles que Dieu ou les anges leur révèleraient. Comme le paralytique porté sur son grabat jusqu’aux pieds du Sauveur qui lui pardonna ses péchés (guérison spirituelle) avant de devoir y ajouter la guérison physique de sa paralysie pour convaincre ses détracteurs, les pauvres âmes sont incapables de se mouvoir par elles-mêmes et donc incapables d’aider a fortiori quelqu’un d’autre. Par contre, elles sont redevables envers celles qui ont contribué par leur intercession à leur libération et donc une fois libérées, seront en mesure de lui exprimer leur gratitude. « Ceux qui sont en ce monde ou dans le purgatoire ne jouissent pas encore de la vision du Verbe. Ils ne peuvent donc pas connaître ce que nous pensons ou disons. C’est pourquoi nous n’implorons pas leurs suffrages par la prière, sinon en ce qui concerne les vivants, par nos demandes » (ST II-II, 83, 4, ad 3) et « Ceux qui sont au purgatoire, bien que supérieurs à nous par leur impeccabilité, sont en état d’infériorité si l’on considère les peines qu’ils souffrent. À ce point de vue, ils ne sont pas en état de prier, mais plutôt que l’on prie pour eux » (ST, II-II, 83, 11, ad 3). Cependant, docteurs de l’Église comme St. Robert Bellarmin penchent pour une possible intercession des âmes déjà durant le temps du Purgatoire.

Le Paradis ou le Ciel : la fin atteinte

La béatitude ou vision de Dieu face à face

La vie éternelle est le but de toute vie humaine. « L’éternité n’est pas une succession continue des jours du calendrier, mais quelque chose comme le moment rempli de satisfaction, dans lequel la totalité nous embrasse et dans lequel nous embrassons la totalité. Il s’agirait du moment de l’immersion dans l’océan de l’amour infini, dans lequel le temps – l’avant et après – n’existe plus. […] Ce moment est la vie au sens plénier, une immersion toujours nouvelle dans l’immensité de l’être, tandis que nous sommes simplement comblés de joie » (Benoît XVI, Spe Salvi 12).

La vision « face à face » (1 Co 13, 12) du « seul vrai Dieu » (Jn 17, 3) en son mystère intime, « tel qu’il est » (1 Jn 3, 2) c’est à dire dans sa sainte Trinité les comble de joie indicible (cf. Ps 15, 11 ; Rm 8, 18 ; 1 Co 2, 9) et suprême et de repos (Benoît XII, Constitution Benedictus Deus du 29 janvier 1336, DS, n°1000). L’homme est ainsi divinisé, rendu participant de la nature même de Dieu. La lumière de gloire achève ce que la grâce sanctifiante reçue au baptême et restaurée après un péché mortel à chaque confession validement absoute.

La vision de l’essence divine comporte aussi pour l’élu la connaissance parfaite de son propre moi : « Je super-connaîtrai comme je suis super-connu » (1 Co 13, 12). Cette connaissance est symbolisée par la réception du « caillou étincelant » (Ap 2, 17), où est écrit le « nom d’éternité » de chaque élu, c’est-à-dire le mystère de sa personnalité éternelle enfin définitivement épanouie. Au ciel, nous nous connaîtrons pour la première fois « à l’endroit », dans l’acte créateur de Dieu, et non plus seulement « à l’envers » à partir de nos propres actes…

Chacun des élus vit alors dans le Christ et c’est en lui qu’il acquiert sa vraie dimension, celle pour laquelle Dieu l’avait créé. Le théologien bavarois Romano Guardini insiste sur le miracle de cette sorte de compénétration où chacun devient soi  en devenant un autre Christ : « Sortir de soi pour entrer dans un autre et s’y trouver soi-même, quitter le monde étroit et précaire de sa nature pour trouver un monde plus vaste et nouveau dans un être plus haut et pouvoir se dire : ‘C’est maintenant seulement que je suis celui que je pressentais en moi’, tout cela est impossible et inexistant naturellement, à l’intérieur du monde. Celui-ci est un cercle fermé, que rien ne fait éclater. Le monde [après le péché] n’est ouvert qu’à un endroit : en Jésus-Christ » (Le Seigneur, t. 2, p. 165).

Le ciel, c’est donc le Christ et son Corps mystique triomphants, décrits par S. Jean sous l’image d’une ville mystérieuse, illuminée par Dieu et par l’humanité glorifiée de Jésus, qui est le flambeau de verre de la divinité : « Et je vis la Cité sainte, Jérusalem nouvelle, qui descendait du ciel, de chez Dieu ; elle s’est faite belle, comme une jeune mariée parée pour son époux. J’entendis alors une voix clamer, du trône : ‘Voici la demeure de Dieu avec les hommes. Il aura sa demeure avec eux ; ils seront son peuple, et lui, Dieu-avec-eux (Emmanuel), sera leur Dieu. Il essuiera toute larme de leurs yeux : de mort, il n’y en aura plus ; de pleur, de cri et de peine, il n’y en aura plus, car l’ancien monde s’en est allé ». […] De temple, je n’en vis point en elle ; c’est que le Seigneur, le Dieu Maître-de-tout, est son temple, ainsi que l’Agneau. La ville peut se passer de l’éclat du soleil et de celui de la lune, car la gloire de Dieu l’a illuminée, et l’Agneau lui tient lieu de flambeau » (Ap 21, 2-4 et 22-23).

« Puis je vis un ciel nouveau, une terre nouvelle – car le premier ciel et la première terre ont disparu, et de mer, il n’y en a plus » (Ap 21, 1 ; cf. Is 65, 17) implique un renouveau de la Création. Le paradis (d’un mot persan signifiant jardin) céleste sera encore plus merveilleux que ne l’était le paradis terrestre, l’éden primitif.

Points communs et différences dans la hiérarchie céleste

Cette vision divine qui est béatifique et béatifiante est commune à tous les élus. Mais si tous les élus voient certes « tout Dieu », mais ils ne sauraient le voir « totalement » ; l’essence de Dieu ne peut être connue de façon compréhensive que par lui. Les saints le voient donc avec plus ou moins de profondeur ou d’acuité, selon leur degré de charité à l’instant de leur mort, qui conditionne leur degré de gloire. Leur « capacité de recevoir Dieu » est plus ou moins grande en fonction de leur degré de charité (quidquid recipitur, recipitur in modo recipientis : tout ce qui est reçu est reçu à la manière du récepteur) : certains ont la capacité d’une citerne, d’autre d’un dé à coudre. Mais quoi qu’il en soit, cette capacité est toujours saturée.

Le corps est subtil : « parfaitement soumis à l’âme, il aura part autant que possible à ses propriétés » (SCG, l. IV, c. 86). L’âme, forme du corps, pénètre jusqu’en son plus intime, jusqu’au moindre recoin, plus rien ne lui échappe de la matière qu’elle perfectionne totalement. « Un esprit subtil est celui qui pénètre jusqu’aux principes intimes et aux qualités cachées des choses ; une vue subtile est celle qui aperçoit un objet très petit » (Suppl 83, 1). On peut alors vraiment dire, au niveau métaphysique que la personne est devenue totalement ce qu’elle est ou doit être. Cela s’accompagne aussi d’une perfection dans l’agir, dans l’acte second. La soumission du corps à l’âme ne se manifeste aussi « par le don de l’agilité, il lui est soumis en tant qu’elle est son moteur : pour qu’il soit effectivement rapide et habile à obéir à l’esprit en tous ses mouvements et dans toutes les actions de l’âme » (Suppl 84, 1). Cette agilité prend le contre-pied du labeur écrasant du combat dans cette « vallée de larmes ». La division intérieure est surmontée car l’agilité, outre dans le cadre du mouvement local externe (Jésus passant les portes fermées), s’étend aux sens et à tout ce que commande l’âme en interne (Suppl 84, 1, ad 2 et ad 3). Autant par la subtilité la personne est ce qu’elle doit être, autant par l’agilité elle fait ce qu’elle doit faire.

« La clarté aura pour cause le rejaillissement de la gloire de l’âme sur le corps. Ce qu’un être reçoit, il le reçoit selon sa nature à lui, et non pas selon la nature de l’être qui le lui communique. La clarté, spirituelle dans l’âme, sera donc corporelle dans le corps, et, en lui comme en elle, proportionnée au mérite. La clarté du corps manifestera donc la gloire de l’âme, comme un vase de cristal reflète la couleur de l’objet qu’il renferme, dit S. Grégoire » (Suppl 85, 1). Les élus auront un corps glorieux ou lumineux ou diaphane, reflétant les nuances propres de leur histoire de grâce. Cela implique des degrés différents suivant la vie qu’on aura menée, telle une plus ou moins grande transparence à la grâce de Dieu. Les fruits sont dus pour les états qui se définissent par rapport au mariage : en s’en abstenant totalement (virginité) ou en convolant en juste noce, que ce soit durant l’état de mariage ou après la mort du conjoint dans l’état de viduité. Au contraire, les auréoles sont plutôt liées à la fonction dans l’Église. Les saints du calendrier liturgique sont répartis selon leur classement dans le commun des vierges, martyrs ou docteurs (Suppl. 96, 2, SC). « Le fruit de la parole de Dieu diffère de la couronne et de l’auréole, parce que la couronne consiste en la joie que quelqu’un a de posséder Dieu, l’auréole en la joie qu’il a de la perfection de ses œuvres, tandis que le fruit consiste dans la joie qu’il a de sa disposition à accomplir ces œuvres selon son degré de spiritualité, grâce auquel il a fait valoir la semence de la parole de Dieu » (Suppl. 96, 2).

L’impassibilité s’oppose à toute ‘passion’ entendue comme « un mouvement étranger à la nature même de l’être où il se produit » (S. Jean Damascène), un mouvement désordonné du cœur (au contraire de l’opération qui est son mouvement ordonné). La personne soumise à la passion est comme arrachée à elle-même, entraînée dans l’orbite d’un être qui agit sur elle et lui communique sa forme mauvaise. Mais cela sera impossible pour les élus car l’âme sera parfaitement soumise à Dieu et de manière immuable. Aussi, unie en toutes ses facultés qui tendront vers Dieu, elle sera alors en mesure de maîtriser son corps glorieux car sa forme liera désormais totalement les potentialités de sa matière (Suppl 82, 1, ad 2). L’impassibilité est la parfaite maîtrise du corps. Mais comment la distinguer de la subtilité puisque dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de domination de la forme sur la matière, donc de l’âme sur le corps ? L’impassibilité se réfère plutôt à la victoire ad extra sur les influences contraires tandis que la subtilité indique la pleine maîtrise de la forme animale rationnelle sur le corps, ad intra. Elle est liée à l’incorruptibilité pour S. Augustin : « la parfaite plénitude de sa béatitude rejaillit sur le corps la plénitude de la santé, c’est-à-dire une force d’incorruptibilité » (III, 54, 2, ad 2).

Malgré ces différences, personne n’en ressentira la moindre jalousie : il n’y aura pas d’œil mauvais comme pour les ouvriers de la onzième heure car chacun sera comblé suivant sa mesure qui ne peut s’accroître qu’ici-bas.

Dans ce bonheur ultime, tout désir de l’homme sera comblé. Il aura la connaissance de toute vérité ; il sera parfait en toute vertu ; il jouira de la sublimité de l’honneur ; il verra sa bonne réputation universellement étendue ; il sera riche des richesses du monde entier ; il vivra dans une parfaite amitié avec tous les autres élus ; il jouira sans entraves d’un plaisir incomparable, un plaisir plus grand, plus intime, plus continu, plus pur d’inquiétude que le plaisir sensible le plus fort.

Conclusion

« Que je ne sois, ô mon Jésus, séparé de ton ineffable gloire. Que je n’aie pas, ô Jésus, le sort des réprouvés mis à ta gauche. Mais toi, ô mon Christ Jésus, place-moi parmi les brebis de ta droite et accorde-moi, dans ta miséricorde, l’éternel repos »

Cet article résume Louis-Marie de Blignières, « Brève instruction sur ‘les fins dernières’ », in Sedes Sapientiæ, n°142, 2017 (35e année/4), p. 39-74 tout en le complétant en particulier sur les propriétés des corps glorieux.